De chorégraphe international à entrepreneur dans la construction, le parcours d’Ohandja Lazare est à la fois atypique et inspirant.
Installé aujourd’hui au Cameroun après plusieurs années en Italie, il mise sur un matériau ancestral, la terre, pour révolutionner le secteur du bâtiment.
Rencontre avec un acteur engagé du “made in Africa”.
Un parcours entre art et entrepreneuriat
Avant de se lancer dans l’entrepreneuriat, Lazare était connu dans un tout autre univers : celui de la danse. Chorégraphe et danseur professionnel, il a parcouru plus de 50 pays à travers le monde, représentant le Cameroun dans divers festivals et formations.
Installé en Italie, où il dirigeait également une école de danse, moomendama, rien ne le prédestinait à se tourner vers la fabrication de briques. Pourtant, une expérience personnelle va tout changer.
« À 16 ans déjà, je fabriquais des blocs de terre pour construire la maison de mes parents. C’est un besoin qui est devenu une passion. »
Le déclic pendant le Covid-19
C’est durant la pandémie de Covid-19 en 2020 que Lazare amorce un tournant décisif. Confiné en Italie, il décide de revisiter ses compétences.
En explorant les techniques modernes de transformation de l’argile, il réalise le potentiel immense de ce savoir-faire. Après de nombreuses tentatives infructueuses, il trouve finalement un mentor italien qui accepte de le former.
« Il m’a appris dans des conditions très dures. Parfois je travaillais l’argile à la main, en plein hiver. Mais c’était pour m’apprendre à me débrouiller sans machines. »
Une formation intensive de plusieurs mois, complétée par près de deux ans d’apprentissage, va poser les bases de son projet.
MooTerracotta : valoriser la terre locale
De retour au Cameroun, Lazare lance MooTerracotta, une entreprise spécialisée dans la fabrication de briques, tuiles et carreaux en terre.
Le nom lui-même est symbolique :
- “Moo” fait référence aux mains dans sa langue d’origine.
- “Terracotta” signifie terre cuite en italien, rappelant son parcours en Europe.
Son ambition est claire : réduire la dépendance aux matériaux importés et promouvoir les ressources locales.
« Pourquoi importer des carreaux à des prix élevés alors que nous avons une abondance d’argile ici ? »
Un modèle économique accessible… et engagé
L’une des particularités de Mooterracotta est son positionnement tarifaire. Là où certaines briques importées peuvent coûter jusqu’à 5 000 FCFA, l’entreprise propose des alternatives locales autour de 500 FCFA.
Un choix stratégique assumé :
« Notre objectif d’abord, c’est de sensibiliser. Il faut rendre ces matériaux accessibles pour changer les habitudes. »
Malgré des marges réduites, l’entreprise mise sur le volume et la démocratisation du produit.
Démarrer avec peu : l’exemple des 500 euros
Contrairement aux idées reçues, Lazare insiste sur le fait qu’il n’est pas nécessaire de disposer de gros moyens pour entreprendre en Afrique.
« On a commencé avec seulement 500 euros. »
Avec cette somme, l’équipe a :
- loué un site.
- acheté des matériaux de récupération,
- construit un four artisanal,
- lancé une production à petite échelle.
Résultat : deux ans d’activité progressive avant d’envisager une montée en puissance.
Une vision sociale : former et employer les jeunes
Au-delà de la production, Lazare porte une ambition sociale forte : former une nouvelle génération de techniciens spécialisés dans la brique.
Son objectif : atteindre 1500 employés d’ici 5 ans.
Mais, le défi est réel. Selon lui, les jeunes sont encore peu attirés par les métiers manuels.
« C’est une question de sensibilisation. Beaucoup pensent que travailler la terre est dévalorisant, alors que c’est un métier d’avenir. »
Construire autrement : écologique et durable
Face à la domination du ciment dans la construction, Mooterracotta propose une alternative plus écologique et adaptée au climat local.
Les avantages de la brique en terre :
- meilleure régulation thermique,
- réduction de la chaleur intérieure,
- durabilité (jusqu’à plusieurs décennies),
- impact environnemental réduit.
« Une maison en brique, c’est une maison qui respire. On évite la chaleur étouffante et les coûts liés à la climatisation. »
Un marché prometteur… mais encore méconnu
Malgré une demande croissante, l’entreprise fait face à plusieurs obstacles :
- manque de sensibilisation du public,
- perception erronée de la valeur de la terre,
- difficultés de financement,
- rareté de techniciens qualifiés.
À cela s’ajoutent parfois des défis inattendus, notamment avec certains clients de la diaspora.
« Il arrive que des projets soient lancés mais que les paiements ne soient pas finalisés. Cela fragilise les entreprises locales. »
Un appel à la diaspora : oser le retour
Pour Lazare, l’Afrique représente une opportunité unique, encore sous-exploitée par ses propres talents.
« L’Afrique est une opportunité en or. Les étrangers viennent investir ici, pendant que les Africains prennent des bateaux pour partir. »
Son message est clair :
- il n’est pas nécessaire d’avoir des millions pour commencer,
- il faut comprendre les besoins du terrain,
- et surtout… oser.
« Moi, je suis rentré avec 1700 euros. Ce qui compte, ce n’est pas l’argent, c’est la vision. »
Une ambition panafricaine
Aujourd’hui, Mooterracotta ne se limite pas au Cameroun. L’entreprise ambitionne de se développer dans d’autres pays africains riches en argile comme le Togo, le Burkina Faso ou encore le Bénin.
En parallèle, elle propose :
- fabrication de matériaux,
- accompagnement de projets de construction,
- formations techniques,
- suivi de chantiers à distance pour la diaspora.
Conclusion : redonner de la valeur à la terre
À travers son parcours, Lazare incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs africains qui allient savoir-faire traditionnel et vision moderne.
Son message de fin résume parfaitement sa philosophie :
« La terre ne ment pas. Consommons local et embrassons la terre. »

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